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vendredi octobre 19, 2018
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Indispensable attribut du pouvoir ou plaisir dispendieux, l'avion présidentiel est un objet mythique. De Bouteflika à Biya en passant par Déby Itno, les dirigeants africains ne s'en privent pas plus que les autres. Panorama.

"L'avion n'est pas un luxe pour un chef d'État, c'est une nécessité de souveraineté" : c'est ainsi qu'Ibrahim Boubacar Keïta, le président malien, répondait début mai aux questions de Jeune Afrique concernant l'acquisition polémique d'un Boeing 737 pour 30 millions d'euros. Il y a quelques semaines, l'éventuel achat d'un jet présidentiel par le Niger relançait la polémique, sur fond de négociations minières avec l'entreprise française Areva.

Ouganda, Nigeria, Bénin, Côte d'Ivoire, Sénégal, Afrique du Sud, Malawi, Madagascar... Pas un chef d'État acquérant un ou plusieurs avions n'échappe aux critiques et à l'éternelle question : cette dépense est-elle nécessaire ?

La réponse n'est pas à chercher du côté d'une opposition trop encline aux accusations de gabegie mais qui, si elle arrive aux commandes, s'accommodera vite de ce confort. Ces dix dernières années, l'évolution des relations du continent avec le reste du monde explique pour une bonne part ce qu'on pourrait trop vite qualifier de fièvre acheteuse. "Quand les déplacements des chefs d'État se limitaient à l'Europe, la nécessité était moins pressante, raconte un habitué du cercle très fermé de l'aviation VIP. Mais depuis que les relations avec le Moyen-Orient et l'Asie se sont intensifiées, beaucoup ont exprimé un nouveau besoin."

Tout est, selon lui, une question de proportion. Un Airbus A320 ou son équivalent américain, le Boeing 737 - des moyen-courriers de 150 places pouvant parcourir entre 5 000 et 7 000 km sans escale -, est bien souvent suffisant. Un A340 (plus de 15 000 km sans escale) ou un "triple 7" (Boeing 777) s'avèrent, eux, superflus. Quant au luxe à bord, seule la retenue d'un dirigeant responsable peut le limiter.

Et tous n'ont pas le sens des économies, ainsi que l'illustre cette question qu'aurait posée, selon un témoin, Viviane Wade, l'ancienne première dame du Sénégal, à l'étude des plans d'un Airbus sur le point d'être acheté : où serait placée la cabine de coiffure ? Omar Bongo Ondimba, quant à lui, voulait deux réacteurs supplémentaires en cas de panne... La facture peut vite flamber, et les architectes ne s'en privent pas, puisque l'essentiel du bénéfice d'une telle opération provient de ce sur-mesure.

Quoi qu'il en soit, la question n'est plus de décider si un chef d'État, africain ou non, doit avoir son appareil - qui appartient au pays et non à l'homme, faut-il le rappeler ? Mais plutôt de savoir quels sont les termes exacts de l'acquisition, si le modèle choisi est adapté et non surfacturé ou si le pays peut en assurer la maintenance. Posséder son "Air Force One" libère également les dirigeants des contraintes de la location (dont les factures sont rarement examinées en détail) et des prêts "d'amis" qui peuvent vite devenir encombrants.

Depuis plus de cinquante ans, de nombreux hommes d'affaires ont ainsi rendu ces petits services aériens : le magnat belge des mines congolaises Georges Forrest, les Français Jean-Yves Ollivier, intermédiaire et businessman bien connu, Michel Tomi, entrepreneur corse, ou Vincent Miclet, un millionnaire non moins influent qui a bâti une grande partie de sa fortune en Angola. Difficile ensuite, pour les bénéficiaires de ces gestes, de ne pas en être reconnaissants.

Côte d'Ivoire : Alassane Dramane Ouattara est dans tous les détails 

 Indispensable attribut du pouvoir ou plaisir dispendieux, l'avion présidentiel est un objet mythique. De Bouteflika à Biya en passant par Déby Itno, les dirigeants africains ne s'en privent pas plus que les autres.

Dès son accession au pouvoir en 2011, Alassane Dramane Ouattara (ADO) annonce vouloir reconstituer la flotte présidentielle, composée essentiellement de Grumman, ces petits douze-places également utilisés par le Premier ministre. Pour mémoire, le Fokker 100 de Laurent Gbagbo qui transportait alors son Premier ministre, Guillaume Soro, avait été la cible de tirs de roquette sur l'aéroport de Bouaké en 2007.

En 2011, l'État acquiert un Boeing 727, et ADO exprimerait le souhait d'en disposer d'un second. Une délégation de la firme américaine se serait rendue à Abidjan il y a deux semaines. L'organisation des déplacements présidentiels à l'étranger dépend de leur nature - visite privée, rencontre officielle ou voyage professionnel. Le chef de l'État lui-même joue les hommes "orchestre" et valide chacun des noms de la délégation.

"Il est méticuleux sur ces questions. La cellule protocole, dirigée par le directeur de cabinet Marcel Amon Tanoh, constitue l'une des chevilles ouvrières des voyages à l'étranger. Ce dernier harmonise tout avec Amadou Gon Coulibaly, le secrétaire général de la présidence. Téné Birahima Ouattara, ministre des Affaires présidentielles et frère d'ADO, ou Lacina Ouattara ("Lass RDR"), chargé de mission à la présidence, gèrent les détails et tous les aspects liés au budget", confie un membre du staff.

 Sénégal : Abdoulaye, Karim et Viviane sont dans un avion... 

 Pour son grand retour au Sénégal fin avril, l'ancien président Abdoulaye Wade a effectué le trajet entre Casablanca et Dakar en jet privé, après avoir rejoint le Maroc sur une ligne régulière. Le prix de cet aller simple Casa-Dakar laisse songeur : 21 millions de F CFA (32 000 euros), selon la presse. Abdoulaye Wade ne mégote pas avec le standing. Et en matière d'avions, il n'en est pas à son coup d'essai.

En 2007, l'ancien chef de l'État avait délaissé La Pointe de Sangomar, l'avion acquis par Senghor en 1978, après un incident l'ayant obligé à se poser en catastrophe aux Canaries. Le Boeing 727, déjà rénové au lendemain de l'alternance, avait à nouveau été remis en état. Pas moins de 18 milliards de F CFA auraient été investis à cet effet sous Wade père. Mais après 2007, l'ex-président opte pour des appareils loués ou prêtés par des homologues.

En 2010, il décide d'investir dans un nouvel appareil et choisit l'Airbus A319 de son homologue Nicolas Sarkozy, entré en service en 2002 et fraîchement remplacé, un moyen-courrier entièrement aménagé, avec chambre et salle de bains VIP, deux petits salons et un système de communication sécurisé. Une lubie coûteuse - plus de 20 milliards de F CFA, travaux compris - qui avait fait tousser dans les chaumières sénégalaises...

Dans le même temps, l'engouement supposé de son fils pour les jets privés faisait couler des rivières d'encre. Pendant son enquête préliminaire, en 2012, la Cour de répression de l'enrichissement illicite (Crei) ira jusqu'à soupçonner Karim Wade d'être le véritable propriétaire d'un Falcon 50 acquis "sous le prête-nom [de l'homme d'affaires] Abbas Jaber". Il l'aurait utilisé "pour ses déplacements personnels" de 2005 à 2010 tout en facturant ces prestations à l'État pour un total de 12,5 milliards de F CFA. Une hypothèse audacieuse qui n'a pu être confirmée par les enquêteurs français saisis après le dépôt d'une plainte par le Sénégal à Paris.

Après son élection, en 2012, Macky Sall conserve l'Airbus A319 et met en vente La Pointe de Sangomar. Dès son premier Conseil des ministres, le président annonce une batterie de mesures censées réduire le "train de vie de l'État", comme la suppression des voyages en première classe pour les autorités publiques.

 312 millions de dollars les 30 heures de vol pour l'Airbus de Bouteflika

Acquis en 2009 pour 312 millions de dollars (217,6 millions d'euros), l'Airbus A340-500 de la présidence algérienne aura finalement très peu servi.

Censé se substituer aux Falcon, Gulfstream et Grumman du Glam (Groupe de liaisons aériennes ministériel), l'avion présidentiel algérien n'affiche qu'une trentaine d'heures de vol depuis sa mise en service officielle en 2010. Son dernier voyage, la même année, avait conduit Abdelaziz Bouteflika au Canada pour le sommet du G8.

Depuis, l'appareil est cloué au sol. Il a pourtant été aménagé à grands frais. Système antimissile, chambre avec salle de bains, moquette venue d'Espagne... Quelque 42 millions de dollars ont été dépensés. Le président aurait même demandé l'installation d'espaces privés pour ses deux frères, qui l'accompagnent régulièrement à l'étranger. Maintenant que le chef de l'État, réélu en avril pour un quatrième mandat, ne voyage plus - excepté quand il se rend en France à bord d'un Gulfstream pour recevoir des soins -, que devient "Air Force Boutef", comme l'ont baptisé les Algériens ?

Selon des confidences recueillies à Alger, l'Airbus A340 se trouve dans un hangar de l'aéroport militaire de Boufarik, à quelques kilomètres d'Alger. Pourrait-il être revendu, comme l'a été le Tristar de l'ancien président Chadli Bendjedid à un pays du Golfe avec une perte faramineuse de l'ordre de 40 millions de dollars ? Officieusement, des démarches ont été entreprises en ce sens, mais aucune source officielle n'accepte de s'exprimer sur le sujet.

Gabon : le Grumman d'Ali Bongo Ondimba

 Indispensable attribut du pouvoir ou plaisir dispendieux, l'avion présidentiel est un objet mythique. De Bouteflika à Biya en passant par Déby Itno, les dirigeants africains ne s'en privent pas plus que les autres.

"Siège réservé au président de la République." Les privilégiés qui entrent dans le Grumman présidentiel ne peuvent pas rater cette inscription brodée sur la housse. Elle ajoute une pointe de solennité à l'intérieur acajou et or. Personne d'autre qu'Ali Bongo Ondimba n'a le droit de poser son séant sur ce fauteuil. Une hôtesse de l'armée y veille, gentiment mais fermement. 

Les invités peuvent librement abuser des petits fours et du champagne. Qu'il s'agisse de déplacements professionnels ou privés, Ali ne craint pas de passer de longues heures à survoler la planète. Sydney, New York, Londres, Séoul, Port-Louis... On l'a aperçu le 12 juin à la cérémonie d'ouverture de la Coupe du monde de football au Brésil en compagnie de son homologue angolais, José Eduardo dos Santos.

En juin 2012, le Groupement de liaisons aériennes ministérielles (Glam) a réceptionné un Boeing 777-200 pour les longs trajets. L'envergure de ce gros biréacteur est si importante que son empennage ne rentre pas dans l'espace que lui loue une compagnie privée d'aviation d'affaires et demande la construction d'un hangar à sa taille.

 

Cameroun : la frayeur de Paul Biya

Indispensable attribut du pouvoir ou plaisir dispendieux, l'avion présidentiel est un objet mythique. De Bouteflika à Biya en passant par Déby Itno, les dirigeants africains ne s'en privent pas plus que les autres.

Une frayeur présidentielle en avion peut avoir des conséquences inattendues. Le 24 avril 2004, une avarie de l'appareil officiel du chef de l'État - L'Albatros - déclenche une affaire qui aboutira à l'emprisonnement de plusieurs hauts fonctionnaires, dont Jean-Marie Atangana Mebara et Marafa Hamidou Yaya, deux anciens secrétaires généraux de la présidence (SGPR), Jérôme Mendouga, ex-ambassadeur aux États-Unis, et Yves-Michel Fotso, ancien directeur général de Cameroon Airlines...

Mais qu'est-ce qui a poussé le commandant de bord Benoît Betam à informer Paul Biya que les volets des ailes du tout nouveau Boeing 767-216/ER ne rentraient pas ? S'il n'avait rien dit, le président n'en aurait peut-être rien su, d'autant que l'incident a été résolu quelques minutes plus tard. Loué à Boeing pour pallier le retard de la livraison du 737 Business Jet en fabrication dans les ateliers américains, L'Albatros est vite qualifié de "cercueil volant" - à tort, puisqu'il vole toujours aujourd'hui, sous un autre pavillon.

Peu importe, le chef de l'État n'en veut plus. Par malheur, Boeing refuse de livrer l'appareil commandé, l'avance débloquée par l'État ne lui étant pas entièrement parvenue. L'opération anticorruption Épervier s'abat alors sur les responsables soupçonnés de détournement. Eux-mêmes sont convaincus que leur malheur vient de ce qu'ils sont soupçonnés d'avoir délibérément mis en danger la vie du président et de sa famille.

Ce qui "ne figure pas dans l'acte d'accusation qui [lui ] a été notifié le 6 août 2008, écrit Jean-Marie Atangana Mebara, l'ancien SGPR. [Accusation] pourtant implicite dans le rapport de la police judiciaire adressé au procureur". Pour l'instant, Paul Biya ne dispose que d'un Grumman, qu'il utilise peu. Pour les voyages intercontinentaux, la présidence affrète un long-courrier. En visite officielle au Brésil en 2010, il a effectué un vol direct en Boeing 777 spécial. Pendant son séjour, il a découvert les ateliers d'Embraer. L'avionneur brésilien en a profité pour lui proposer son E190.

Avions présidentiels ou cercueils volants...

Le 16 août 1972, le Boeing 727 du roi Hassan II atterrit en urgence après avoir essuyé une attaque par balles et roquettes fomentée par des officiers de l'armée de l'air. Le souverain a failli ne jamais revoir son royaume.

D'autres n'ont pas eu cette chance, tel Juvénal Habyarimana, l'ancien président rwandais. Si sa mort en 1994 lors d'un attentat contre son Falcon 50 est bien connue puisqu'elle signa le début du génocide, beaucoup ont oublié qu'un autre chef d'État a disparu à ses côtés, le Burundais Cyprien Ntaryamira. Trente-cinq ans plus tôt, en Centrafrique, au lendemain de l'indépendance, le Nord 2501 Noratlas transportant Barthélemy Boganda, considéré alors comme le probable futur premier président du pays, s'abîme dans la savane, à Boukpayanga.

Aujourd'hui encore, le doute plane sur les circonstances de cet accident. Tout comme sur celui du DC6 de Dag Hammarskjöld, alors secrétaire général de l'ONU, survenu en Rhodésie du Nord (actuelle Zambie) en 1961. Le diplomate y perdit lui aussi la vie. Yasser Arafat a eu plus de chance. Il sortit indemne de son Antonov qui s'est écrasé dans le désert libyen en 1992. Plus récemment, un autre destin fut brisé prématurément : celui de John Garang, qui aurait sans doute présidé aux destinées du futur Soudan du Sud s'il ne s'était tué dans un hélicoptère présidentiel ougandais, en 2005.

Samora Machel, premier président du Mozambique, est lui décédé dans le crash de son Tupolev dans les monts Lebombo en Afrique du Sud en 1986... Des accidents sources de multiples fantasmes de complots. Gnassingbé Eyadéma étant probablement le seul chef d'État à être décédé en plein vol, de mort naturelle, dans le Boeing 707 qui l'emmenait en Israël, le 5 février 2005.

Dossier réalisé par Jeune Afrique

 

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